LES MOTS POUR DIRE LES VIOLENCES SEXUELLES, OU LE MINUTIEUX TRAVAIL DE LA FALSIFICATION DE LA RÉALITÉ PAR LE LANGAGE, par Marilyn Baldeck, novembre 2010
L'ETERNEL DÉTOURNEMENT DE DOLORES HAZE, par Sokhna Fall, novembre 2010
MAUVAIS CONJOINT, BON PARENT, par Sokhna Fall
par Marilyn Baldeck, Déléguée générale de l’AVFT
Lors des réunions préparatoires au colloque que nous avons eues avec les membres de l’association Mémoire traumatique et victimologie1, il a d’abord été question de définir l’angle, le titre et les « idées-forces » du colloque. Ce travail nous a presque immédiatement confrontées à la problématique du langage utilisé pour décrire les violences faites aux femmes et plus particulièrement les violences sexuelles, thème du colloque.
Dans ce travail de défrichage (et de déchiffrage des mots), nous nous sommes d’emblée interrogées sur la pertinence du qualificatif de « sexuelles » pour nommer ces violences. Qu’est-ce qui fait en effet qu’une agression est « sexuelle », qu’un harcèlement est « sexuel », qu’une violence est « sexuelle » ? A partir de quels critères une violence peut-elle être dite « sexuelle » ? Le droit et la jurisprudence tentent d’y répondre, mais nous savons et nous verrons2 qu’ils ne sont que la traduction, à un instant donné de l’histoire du droit, de normes que les femmes, principales victimes de ces violences, ont encore très peu contribué à définir. Il est d’ailleurs fréquent que lorsque nous intervenons auprès de publics scolaires sur la définition de « l’agression sexuelle », des jeunes filles s’étonnent fort à propos du fait que, selon la jurisprudence en vigueur, des attouchements imposés sur le ventre voire le bas-ventre, ou les cheveux, ne sont pas considérés comme des agressions sexuelles, alors que ces parties de leur corps relèvent pourtant bien pour elles de leur intimité.
A quoi s’applique au fond le qualificatif de « sexuel » ? A la partie du corps des victimes qui est atteinte ? Pas nécessairement, comme nous venons de le voir, ou alors de manière restrictive. Le harcèlement « sexuel » peut en outre être constitué sans aucune atteinte physique. Au but que recherche celui qui les commet ? Là encore, les mots ne tombent pas juste, car l’agresseur cherche avant tout à faire une démonstration de force, à asseoir sa domination et non pas à assouvir un désir ni même à prendre du plaisir sexuel : les atteintes sexuelles ne sont qu’un instrument de cet acte de domination, l’objet du « hold-up ».
Nous commencions donc par critiquer une expression –« violences sexuelles »- que nous utilisons tous les jours et qui se retrouvera même, faute de mieux, dans le titre du colloque…
Par ailleurs, lors de ces échanges, les mots du champ lexical des violences sexuelles étaient bien « fades », comme le dit Solinge3 du moment où elle a dû verbaliser le viol dont elle a été victime devant un officier de police, bien en-dessous de la réalité. Quelle que soit notre « casquette », juriste, militante, féministe, psychiatre, médecin, psychothérapeute… nous faisions le constat commun que nous sommes constamment en butte avec les mots pour désigner les violences sexuelles : démunies, mais aussi consternées et révoltées par ce que le langage dit des violences « sexuelles ».
Pour paraphraser René Char, les mots savent de nous, du monde dans lequel nous vivons, des choses que nous ignorons d’eux4…si nous n’y prenons garde. Et s’ils parlent, les mots peuvent également « pré-juger » voire mentir sur la réalité qu’ils sont supposés désigner5, tout en étant les révélateurs des présupposés de celles et ceux qui les utilisent, mais plus encore de la « société » qui les a engendrés.
Le langage est en outre instrumentalisé par les tenants d’un immuable ordre patriarcal qui voudraient faire croire que c’est parce que l’on parle trop des violences sexuelles que les victimes souffrent : « C’est à force de parler du viol, de dire à quel point c’est grave que les victimes finissent par aller mal6 ». Yvon Dallaire, psychologue (et sexologue…) québécois et misogyne notoire, ne dit pas autre chose à propos des violences sexuelles commises sur les enfants : « Encore une fois, la perception de la réalité, (...) et l'interprétation catastrophique des abus peuvent provoquer des réactions pires que la réalité de ces abus »7. Comme si les mots avaient le pouvoir de créer ab nihilo la réalité, comme si, sans les mots, les victimes arrêteraient de souffrir. Cette grossière manipulation vise à faire silence sur les violences sexuelles, non pas bien sûr pour le bien-être des victimes, mais pour la tranquillité des agresseurs. Et c’est bien au contraire la mise en sourdine langagière des violences qu’elles ont vécues qui ronge les victimes.
Ainsi les mots sont-ils un vrai terrain de lutte politique, en témoignent d’ailleurs, autre sujet, les résistances encore massives à la féminisation de certains noms de métier8.
Une intervention sur le langage des violences sexuelles s’est donc imposée dans ce colloque, et a pour ambition d’être une invitation à prendre garde aux mots, et même d’être sur nos gardes lorsque nous utilisons des mots pour parler des violences sexuelles.
Pour préparer cette intervention, la méthode utilisée a été extrêmement simple : pendant les trois semaines précédant le colloque, j’ai systématiquement relevé tous les mots se rapportant aux violences sexuelles « croisés » dans mon travail à l’AVFT. Mon corpus est donc composé des e-mails reçus à l’association, des jugements obtenus quand l’AVFT agit en justice auprès des victimes, des échanges avec des magistrats, des policiers, des médecins, des militantes et militants, d’expertises psychiatriques, de quelques articles juridiques ou sociologiques, du Code pénal etc. Seules les paroles des victimes elles-mêmes ont été écartées. Contrairement aux professionnel-les qui interviennent à leurs côtés, elles ne sont en effet pas supposées avoir effectué un travail sémantique sur les violences dont elles ont été victimes.
Je les ai ensuite « mis en ordre », de manière à vous les présenter. Les voici.
Les mots relevés sur les violences sexuelles
Les violences sexuelles peuvent emprunter au champ lexical de la météorologie : On peut les désigner comme étant un « phénomène », un « climat », un « fléau ».
J’ai aussi lu que les violences sexuelles pouvaient être un simple « problème ». Ou comme on le dirait de la mode, qu’elles étaient une « tendance ».
J’ai constaté, comme d’autres l’avaient bien sûr fait avant9, mais cela ne cesse de se confirmer, que les violences sexuelles n’étaient considérées que comme « quelque chose qui est allé trop loin » ou une « anomalie » dans un système, qui, lui, n’est pas fondamentalement remis en cause. Ainsi ai-je lu que ces violences sont « des abus », « des excès » (notamment un tract syndical sur le harcèlement sexuel intitulé : « Stop aux excès ! »), des « dérapages », des « dérives », un « dysfonctionnement ». Seul le dépassement de limites que les femmes n’ont au demeurant pas fixées elles-mêmes, est « dénonçable » et dénoncé : le langage nous dit qu’il est donc possible de « un peu harceler, un peu agresser, un peu violer » mais pas trop.
J’ai noté que, très souvent, les violences sexuelles sont désignées comme une réalité neutre, non porteuse de valeurs réprobatrices ou de condamnation : ce sont des « faits », des « actes », des « comportements » (j’ai lu sur le blog d’un avocat : des « comportements pelviens »), des « attitudes », des « événements », des « gestes », une « expérience », une « situation », des « griefs », un « cas ». Rien que cela.
J’ai vu aussi que l’on parlait des violences sexuelles en puisant dans le champ lexical de la fatalité : Ce sont des « accidents », des « incidents », une « mésaventure ». J’ai même lu, dans le rapport d’évaluation annuelle d’une commandante de police ayant dénoncé le harcèlement sexuel de son supérieur hiérarchique, qu’elle avait traversé des « vicissitudes ».
J’ai vu à quel point les violences sexuelles étaient euphémisées voire totalement niées : Un substitut du procureur de la République de Paris a parlé d’un viol comme d’un « rapprochement » entre deux personnes. Après un viol commis en réunion dans une caserne de pompiers, la hiérarchie a affiché un texte affirmant qu’elle ne tolérera plus ce type de « chahut ». J’ai lu, sous la plume du président de l’ordre des médecins du département de la Manche qu’une agression sexuelle commise par un médecin était une « entorse à la déontologie ». J’ai entendu exactement la même chose de la bouche du président d’un syndicat de policiers à propos des violences commises par des agents de police.
J’ai vu que le vocabulaire sous-entendait couramment la participation des victimes aux violences sexuelles dont elles sont victimes, car elles sont décrites comme un échange : Un viol est « une relation sexuelle ». Un viol commis sur un enfant, sous la plume d’une avocate spécialisée, est une « interaction sexuelle avec un adulte ». J’ai lu un article d’un sociologue sur les condamnations pour viols de cour d’assises qualifiant le viol de « typologie relationnelle ». J’ai lu dans une ordonnance de non-lieu que l’agresseur et la victime du viol en étaient les « protagonistes ».
J’ai bien sûr constaté que ces violences sont ailleurs ou exotiques : Elles peuvent être « culturelles » ou « traditionnelles » ou même « d’honneur », voire « dites d’honneur », pour celles et ceux qui ont quand même remarqué à quel point cette terminologie était scandaleuse, sans toutefois faire l’effort de la remplacer totalement. J’ai lu sous la plume d’un ministre s’adressant à une victime de viol commis sur une île du Pacifique qu’elle avait été victime d’un crime « barbare ».
Les violences faites aux femmes et aux enfants sont presque toujours géolocalisées : elles sont « conjugales », « familiales », « intrafamiliales » : comme si c’était la conjugalité ou la famille qui était intrinsèquement violente (non seulement on ne dit pas de quelles violences il s’agit (la victime a-t-elle été frappée ? Séquestrée ? Violée ? Va-t-elle restée handicapée à vie ?) mais en plus ces expressions ne disent rien de qui a commis ces violences. On préfère accuser le lien conjugal ou la famille plutôt que la personne, plus probablement un homme, qui est l’agresseur. Le ministère de l’intérieur a d’ailleurs créé des brigades de protection de la famille, comme si c’était le noyau familial qu’il fallait absolument sauvegarder… au détriment des victimes ?
Pour éviter de dire que ces violences sont dans leur immense majorité masculines, ont dit préférentiellement qu’elles sont « de genre ».
Enfin, quand elles se produisent au travail, les violences sexuelles sont « des risques psychosociaux » (entendu lors de ma propre visite médicale du travail du médecin du travail de l’AVFT), un « mal-être », de la « souffrance au travail », du « harcèlement moral », une « faute professionnelle ».
Les mots pour désigner les agresseurs
Quand les victimes sont adultes, les agresseurs sont massivement désignés comme les « auteurs » (dictionnaire : « personne dont un objet est l'œuvre »), comme on le dirait de l’auteur d’un concerto ou d’une pièce de théâtre. Quand la victime est un-e enfant, le terme le plus couramment employé est celui de « pédophile » – en lieu et place de pédocriminel- quand la victime est un enfant, comme si leur seul crime était d’aimer un peu trop les enfants.
A propos du mot « victime » **
Le terme « victime » est lui dépréciatif, voire totalement insultant. On m’a rapporté que dans les cours de récréation de certains établissements, « victime » était la dernière injure à la mode. La « victime » est celle qui a perdu, y compris lorsqu’elle s’est battue, lorsqu’elle a résisté. Or dans un monde de compétition, les perdants sont les mal-aimés, les mal-compris, les anti-modèles. Les victimes le sont parce qu’elles le veulent bien : « Elle s’est enfermée dans son statut de victime » et on leur fait injonction d’en sortir.
**Les mots des violences dans la loi ou dans la bouche des juristes
Il est fréquent d’ouvrir le Code pénal à l’AVFT… Imposer à une femme des propos à caractère sexuel, manœuvrer pour obtenir d’elle des actes sexuels qu’elle ne désire pas, c’est chercher à « obtenir des faveurs de nature sexuelle » (Article 222-33 du Code pénal, sur le harcèlement sexuel).
On y apprend, à l’article 222-14, que les violences peuvent être « habituelles ».
Mais aussi :
Dans la bouche des juristes, il existe une catégorie des viols intitulée « viol sans violence ». Comme si le viol n’était pas intrinsèquement violent.
Dans une ordonnance de non-lieu, j’ai lu sous la plume du juge d’instruction que le viol était une « idée » qu’il excluait.
Les mots du traitement judiciaire des violences sexuelles
On parle d’une « affaire », « un contentieux », un « litige », un « conflit », « un dossier ». Encore une série rhétorique qui ne dit pas de quoi elle parle (et combien de fois entendons-nous dire par les victimes : « on me traite comme un dossier ! »).
Les mots pour décrire concrètement les violences sexuelles
« Une relation sexuelle », une « caresse », un « effleurement », un « baiser », « prendre dans ses bras », « masser », « frôler », « peloter »… Force est de constater que dans son incessant travail de création de mots, notre langage n’a inventé aucun mot nouveau pour désigner efficacement les violences, c'est-à-dire des mots qui à la fois décriraient précisément la réalité matérielle de la violence en question tout en étant porteurs d’une charge négative. D’où, aussi, l’immense difficulté pour les victimes à parler des violences sexuelles, car elles sont pour cela obligées de puiser dans du vocabulaire courant, inadapté, et issu de celui qu’elles auraient aussi utilisé pour décrire des relations sexuelles heureuses. Là commence donc le brouillage et la confusion.
Il est extrêmement rare qu’en matière de violences sexuelles, nous appelions « un chat un chat ».
L’analyse des termes précédemment cités, que l’on pourrait faire un à un, montre :
Que la gravité de ces violences est gommée
Celui qui les commet n’existe presque pas
Un transfert de responsabilité de l’agresseur à la victime, une très forte euphémisation de ces violences qui entretien à la fois des malentendus et des préjugés sur ce que sont ces violences, que nous retrouvons notamment dans notre système judiciaire.
Une falsification de la réalité de ces violences.
Une inversion des normes : « Les violences sexuelles, c’est pas si violent que ça » qui n’est pas sans rappeler l’inversion des valeurs prophétisées par G. Orwell dans son 1984 dans lequel une police de la pensée scandait que « la guerre c’est la paix, l’esclavage c’est la liberté, l’ignorance c’est la force », laquelle en 2009 a fort bien été maîtrisée par les supporters de R. Polanski et d’un système dans lequel il est possible de violer impunément une jeune fille, par exemple.
Une continuité entre la stratégie mise en place par l’agresseur pour agresser et le discours mis en place autour de l’agression : Celui qui maîtrise l’agression est aussi le maître du discours.
En conclusion, je ne résiste pas à la citation d’un dialogue tiré du chef d’œuvre de Lewis Caroll, « de l’autre côté du miroir », entre Humpty Dumpty et Alice :
HD : « Quand j’emploie un mot, il signifie ce que je veux qu’il signifie, ni plus, ni moins ».
Alice : « La question est de savoir si vous pouvez faire que les mêmes mots signifient tant de choses différentes ».
HD : « La question est de savoir qui est le maître, c’est tout ».
par Sokhna Fall
C’est une petite victime très particulière que je voudrais évoquer ici. Elle s’appelait Dolorès Haze et venait d’avoir douze ans quand son agresseur l’a prise dans ses filets. Elle vivait avec sa mère ni très chaleureuse ni très protectrice dans une petite ville quelconque des Etats-Unis. Sa vie bascule quand un élégant étranger s’installe pour quelques mois dans la chambre mise en location par Mme Haze. Celle-ci tombe rapidement amoureuse du beau locataire, tandis que celui-ci se prend de passion pour … Dolorès. Il courtise la mère pour approcher la fille, selon une stratégie bien connue et projette même de tuer Mme Haze après l’avoir épousée. Un coup de pouce du destin lui évite cette peine puisque la mère de Dolorès est renversée par une voiture alors qu’elle s’échappe dans la rue, affolée par la lecture du journal intime du locataire qui révèle sa passion sexuelle pour l’enfant. Le pseudo veuf va alors chercher Dolorès dans son camp de vacances et lui annonce qu’il est dorénavant son père. Il a déjà pris l’habitude de la cerner de ses flatteries, frôlements, frottements et caresses. Il obtient assez vite, mi-ravi mi-déçu de cette facilité, qu’elle s’offre à lui dans un hôtel. Ils passent ensuite de longues semaines de motel en motel « à faire des choses dégoûtantes au lieu de se comporter comme des gens normaux » selon les mots de Dolorès. Les « caresses spéciales » du « beau-père » sont récompensées par des chandails, des jupettes ou des sucettes dont est friande l’adolescente. Plus tard, Dolorès, séduite par la pensée brillante de son professeur de théâtre s’enfuit avec lui. Il se révèle un pire tortionnaire que son « beau-père » incestueux. Elle fuit à nouveau, se marie avec un jeune homme simple et meurt à dix-sept an en mettant au monde leur enfant. Le premier agresseur décède en prison après avoir assassiné le professeur de théâtre.
C’est le surnom charmant que donnait à Dolorès son tourmenteur qu’a généralement retenu le public : « Lolita ». C’est aussi le titre du roman écrit, comme une « confession » du « beau-père » criminel, par l’écrivain russo-américain Vladimir Nabokov entre 1949 et 1954 et publié pour la première fois avec beaucoup de difficultés en 1955 par un éditeur parisien douteux1. Le génie de Nabokov est d’avoir fait de ce récit sordide une œuvre magique, sensible, poétique et pourtant, si l’on veut bien le lire, sans aucune complaisance envers l’agresseur de Lolita et sans ambiguïté sur le fait que Dolorès, prénom choisi par Nabokov parce que : « Le sort cruel de ma petite fille devait être pris en compte en plus de la joliesse et de la limpidité. Dolorès lui fournissait également un autre diminutif, plus ordinaire, plus familier et enfantin »2, n’est « Lolita » que par les perversions de son tourmenteur. « Dolores » signifie « douleurs » en espagnol.
L’histoire de cette petite victime de papier me semble exemplaire de celle des enfants victimes d’agressions sexuelles et des représentations qui s’y attachent. Au premier « détournement » sexuel de Lolita par Humbert-Humbert – « Ce double grondement est, il me semble, très repoussant, très suggestif. C’est un nom haïssable pour une personne haïssable »3, disait Nabokov – va succéder une série interminable d’autres détournement qui assignent éternellement cette adolescente, comme tant d’autres, à une place de victime accusée de sa propre victimation.
Qui est Lolita ? A en croire bien des commentateurs, des critiques, des paraphraseurs, des paroliers, des lecteurs, mais aussi les dictionnaires, les publicités, certains stylistes de mode, le grand public, Lolita est une : « une toute jeune fille au physique attrayant, aux manières aguicheuses, à l’air faussement candide »4, « une toute jeune fille qui a des rapports sexuels avec un homme plus âgé qu’elle d’au moins dix ans, mais qui est plutôt âgé de 30 ou 40 ans », qui « tombe amoureuse d’un quadragénaire », qui « est jugée perverse et démoniaque »5. Etc. Qu’en dit Humbert-Humbert pour sa part ? Il avoue, par exemple : « Pourquoi sa façon de marcher – ce n’est qu’une enfant, notez bien une simple enfant ! m’excite-t-elle si abominablement ? Analysons-la. Les pieds légèrement rentrés. Une sorte de tortillement élastique en dessous du genou qui se prolonge jusqu’à la chute de chaque pas. Une démarche un tantinet traînante. Très infantile, infiniment racoleuse »6. Humbert-Humbert lui-même ne décrit nullement une « adolescente-amoureuse-d’un-quadragénaire-qui-cherche-à-le-séduire-par-ses-manœuvres-perverses ». Il décrit exactement comment c’est lui qui souhaite s’approprier l’innocente désinvolture de cette fillette. Ce que Lolita a de si « racoleur » pour Humbert comme pour tous les pédocriminels, c’est son « infantilisme » même. Il ne cache pas non plus le peu d’intérêt qu’il a pour Lolita elle-même en la décrivant comme une « charmante morveuse élevée au-dessus d’une existence ordinaire par la seule vertu de l’amour singulier qui lui est prodigué » 7.
Par quel tour de passe-passe Dolorès est-elle devenue cette dangereuse intrigante en chaussettes de tennis ? Bryan Boyd, biographe de Nabokov rapporte ainsi qu’un critique « déclara (…) que le thème du livre "n’est pas la corruption d’une enfant innocente par un adulte retors, mais l’exploitation d’un adulte faible par une enfant corrompue" (…) Mais comment peut-on dire une chose pareille, s’exclame Boyd, alors que Humbert confesse très ouvertement ce qu’il a fait à Lolita et à l’homme qu’il a assassiné ? »8. Mais oui, comment peut-on dire cela ? (Encore que l’adjectif « corrompue » pose une autre question : corrompue, par qui alors ?).
Nabokov soupçonnait que les amateurs de pornographie, d’abord alléchés par la forme du livre – journal d’un criminel sexuel – l’avaient ensuite abandonné déçus de ne pas y trouver leur pitance. Je serais tentée de penser que la plupart des commentateurs de « Lolita » ne l’ont pas non plus lu en entier, voire pas lu du tout. De même qu’on n’écoute pas les petites victimes, ne retenant de leur discours enchevêtré que ce qui atténue la perception de l’horreur en donnant raison à l’agresseur, la plupart des lecteurs ne semblent pas avoir « écouté » Lolita.
Nabokov défendit toujours l’honneur de son héroïne, en pure perte. Ses contemporains s’agitèrent jusqu’au scandale autour du caractère « immoral » du livre, tout en ignorant ou transformant dans vergogne son contenu qui en fait au contraire « une histoire hautement morale »9, comme le disait l’auteur à un ami qui redoutait de le lire. Dans une interview où on l’invitait à comparer l’histoire de Dolorès Haze aux situations fréquentes d’union entre des hommes murs et de très jeunes filles, Nabokov précisait: « Humbert aimait les "fillettes" – pas simplement les "jeunes filles". Les nymphettes sont des filles-enfants, pas des starlettes ou des "sex kittens", Lolita avait douze ans, pas dix-huit, quand Humbert a fait sa connaissance. Souvenez-vous que, quand elle a quatorze ans, il parle d’elle comme de sa "maîtresse vieillissante". »10. Cet échange rappelle la manie des média de troquer, quasi systématiquement, le terme « fillette » ou « adolescente de dix ou douze ans » pour celui de « jeune fille » quand il s’agit de désigner la victime d’un pédocriminel. Nabokov affirmait encore, à un critique qui voulait voir chez Humbert-Humbert *« une qualité touchante et très marquée – celle de l’artiste gâté. » : « Je le dirais autrement : Humbert-Humbert est un misérable, vaniteux et cruel, qui réussit à paraître "touchant". Cette épithète, dans son sens vrai, tout irisée de larmes, ne peut s’appliquer qu’à ma malheureuse petite fille. »11. Et tout le monde reste sourd. Bryan Boyd rapporte que Nabokov « fut très choqué lorsque à l’occasion de la Toussaint, une petite fille de huit ou neuf ans vint frapper à sa porte pour lui demander des bonbons, déguisée par ses parents en Lolita, avec une queue de cheval, une raquette de tennis et un écriteau où l’on lisait "L-o-l-i-t-a". Avant la parution du livre, il avait exigé qu’il n’y ait pas de petite fille sur la couverture, et maintenant que l’adaptation cinématographique devenait de plus en plus probable, il averti son éditeur qu’il opposerait [son] veto à l’utilisation d’une véritable enfant » 12. Lorsque l’adaptation cinématographique fut effectivement en cours de réalisation par Stanley Kubrick, Nabokov fut confronté à d’autres contresens révélateurs : *« pour apaiser les aristarques et les guides moraux du cinéma américain, Haris et Kubrick voulaient ainsi qu’à la fin du film Lolita épouse Humbert avec la bénédiction de la famille » 13. Quelques lecteurs lucides ont tenté d’éclairer les autres, comme E. Janeway dans The New York Times Book Review de 1958 : « Humbert est chaque homme mû par le désir. Il veut tellement sa Lolita qu’il ne lui vient jamais à l’esprit de la considérer comme un être humain : elle n’est pour lui qu’un rêve incarné […] Quant à son contenu pornographique, je ne connais guère de livres plus susceptibles d’éteindre les flammes de la concupiscence que cette description exacte et immédiate de ses conséquences. »14
Alors comment peut-on encore écrire comme Paris-Match en 1977, que c’est une « Lolita de 13 ans » qui a fait de Roman Polanski « un maudit ». L’article, comme d’autres on le sait, nous décrit comment, par ses « t-shirts », « ses formes bronzées », qui « lui donnent nettement plus que son âge, d’ailleurs plus près de 14 ans que de 13 », par le fait qu’elle avait déjà eu (comme Lolita d’ailleurs) « des rapports sexuels avec un boy-friend de 17 ans » ( ! ) et qu’elle avait la bénédiction de sa belle-mère pour fréquenter le metteur en scène, « la jeune "victime" pervertie par Polanski n’était pas aussi innocente qu’on l’avait cru »151 (feu d’artifice de contresens : victime/pervertie/pas/innocente ??). Il se pourrait, après tout, qu’inviter « Lolita » ici soit une manière inconsciente de reconnaître la réalité des faits : un adulte toujours puissant par sa célébrité, son lien de parenté, son autorité naturelle, la bénédiction d’un autre adulte, etc. ne peut prétendre sans déformer lourdement les faits avoir obtenu le libre consentement d’un ou d’une adolescent(e), ou d’un ou d’une enfant.
Chaque fois, on assiste finalement au même processus d’inversion si souvent décrit et dénoncé par Bernard Lempert 16. La cruauté de l’agresseur, ses stratégies odieuses, sa lâcheté s’effacent dans l’ombre de sa victime diabolisée. Bryan Boyd analysait justement que tant de lecteurs « n’accepte(nt) que la version de Humbert, il(s) réagi(ssent) à son éloquence, non aux faits exposés (…). En présentant le récit si franchement du point de vue de Humbert, Nabokov nous met en garde contre le pouvoir de l’esprit à excuser le mal qu’il peut causer en le rationalisant – et plus l’esprit est puissant, plus il faut se tenir en garde. »17., Autant qu’excuser le mal, il s’agit de l’exorciser, le faire disparaître « comme réalité extérieure » aurait dit Sandor Ferenczi, décrivant le mécanisme de l’identification à l’agresseur. Cette position psychique, précisait-il, permet à l’enfant, privé de secours et de sollicitude alors qu’il est livré à la « passion sexuelle » d’un adulte , « de maintenir la situation de tendresse antérieure ». Par ce procédé, la victime peut rendre le traumatisme « nul et non avenu »18. On pourrait donc faire l’hypothèse que chaque lecteur, chaque vulgarisateur de « Lolita » qui voit en elle, et en chacune de ses « sœurs » ou en chacun de ses « frères » d’infortune, « une enfant perverse exploitant un adulte faible », abrite en fait un enfant identifié à l’agresseur qui préfère croire que ce sont les enfants qui sont mauvais, et qu’il n’existe pas d’adulte assez mauvais pour détruire ainsi… la situation de tendresse antérieure. Mais alors, tous ces doutes, toute cette incrédulité, toutes accusations, toutes ces questions aux enfants victimes : « mais pourquoi l’as-tu suivi ? », « mais pourquoi n’as-tu pas dit non ? » « tu enjolives ! », « ce n’est pas possible ! », « tu as dû faire quelque chose de mal… »…, ne seraient que cela : la protestation effrayée d’un enfant jamais secouru qui refuse que l’irréparable ait eu lieu… et qui invente aux dépens des autres enfants un monde fantastique où les adultes sont peut-être étranges mais pas plus dangereux qu’un lapin blanc trop pressé…
« Lolita » est devenu un nom commun. Soit, mais alors la définition exacte devrait en être : « fillette de douze ans, ou plus, ou moins, victime d’inceste ou de la passion sexuelle perverse d’un adulte ». Et l’on pourrait apprécier que « Humbert-Humbert », « Hum » comme le désignait Lolita avec dédain, indique désormais un des ces prédateurs d’enfants qui maquillent leurs crimes en déclarations d’amour.
Sokhna Fall, novembre 2010
1 NABOKOV Vladimir (1955) : Lolita, Éditions Gallimard, Folio, 2001, pour la traduction française
2 NABOKOV (1973) : Partis pris, Robert Laffont, Pavillons, 1999 pour la traduction française, p.29
3 NABOKOV (1973) op. cit., p.29
4 LE PETIT ROBERT 2006, à l’article « nymphette », renvoi de l’article « lolita ».
5 FIZE Michel (2009) : Antimanuel d’adolescence, Les Éditions de l’homme, p.83
6 NABOKOV (1955) op. cit., p. 87
7 Cité par BOYD Bryan (1991) : Nabokov. 2. Les années américaines, Biographies NRF Gallimard, 1999 pour la traduction française p.265
8 BOYD (1991) op. cit., p.258
9 BOYD (1991) op. cit., p.295
10 NABOKOV (1985) op. cit.,, p.87
11 NABOKOV (1985) op. cit.,, p.88
12 BOYD (1991) op. cit., p.414
13 BOYD (1991) op. cit., p.428
14 BOYD (1991) op. cit., p.404
15 http://www.parismatch.com/People-Match/Cinema/Actu/Roman-Polanski.-Une-Lolita-de-13-ans-a-fait-de-lui-un-maudit-131594/
16 LEMPERT Bernard, dernier ouvrage publié (2008) : Le tueur sur un canapé jaune. Les rêves et la mémoire traumatique, Éditions du Seuil.
17 BOYD (1991) op. cit., p.260
18 FERENCZI Sandor (1932): « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant. Le langage de la tendresse et de la passion », in Psychanalyse IV, Éditions Payot, 1982, pour la traduction française, pp.125-147.
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par Sokhna Fall
Lorsque la violence se déclenche dans le couple, l’auteur, clivé, halluciné par sa mémoire traumatique, cesse de voir l’autre parent comme la mère ou le père de ses enfants, parce qu’il ne perçoit plus non plus son enfant comme un être dont il a la responsabilité, auquel il doit secours et protection. Il ne répond qu’à son besoin impérieux d’utiliser l’autre pour apaiser son tourment intérieur. On pourrait dire que l’enfant est, tout autant que son parent victime, instrumentalisé dans le scénario catastrophique que rejoue l’auteur. Si le conjoint joue le rôle de victime des coups et de la violence verbale, l’enfant joue celui « d’un enfant qui a peur pour sa mère (ou son père) », « d’un enfant qui perd sa mère (ou son père) », « d’un enfant qui souffre pour sa mère (ou son père) ».
L’auteur des violences ne peut ignorer l’effet sur son enfant de ces scènes, que l’enfant en soit directement témoin ou pas, d’autant qu’il les a souvent lui-même vécues dans son enfance. Il ne peut prétendre n’avoir pas vu les regards d’effroi, pas entendu les cris de terreur ou pas perçu les tentatives malhabiles de le retenir. Affirmer qu’il ne s’en est « pas rendu compte » revient à reconnaître qu’il est à certains moments totalement incapable d’être conscient de l’existence de son enfant, et a fortiori d’empathie avec lui. Le passage à l’acte de la violence conjugale me paraît bien la révélation d’une défaillance – rarement passagère – des capacités parentales de l’auteur.
Sans compter qu’il n’est pas rare que le prétexte de la violence soit l’intervention du parent victime pour protéger son enfant de méthodes dites « éducatives » brutales et cruelles.
Il me semble, par conséquent, que toutes les situations de violences conjugales portées à la connaissance de la Justice, devraient donner lieu, en plus des actes de procédure pénale, à différentes mesures, impliquant les deux parents, afin de protéger les enfants.
Premièrement, dès la mise en examen de l’auteur, un dispositif protégeant la victime des contacts avec l’auteur, y compris lors de l’exercice des droits parentaux, sans attendre les jugements du pénal et du Juge aux Affaires Familiales, devrait être mis en place.
Comme l’a démontré le drame du petit Ibrahima, enlevé par son père (condamné auparavant pour menaces de mort contre son ex-compagne), après que celui-ci a tué sa mère, on pourrait parler de « mise en danger d’autrui » ou même d’« homicide par imprudence », quand une cour juge que l’auteur a « l'interdiction d'approcher son ancienne compagne, en dehors du droit de visite pour récupérer l'enfant ». Un jugement de ce type prend le relais de l’instrumentalisation de l’enfant par l’auteur. Le père d’Ibrahima l’a bien compris, puisqu’il a invoqué le fait qu’il « voulait avoir l'enfant », « qu'en raison d'un conflit parental avec la mère, il ne l'avait pas autant qu'il le souhaitait », « que la mère de l'enfant ne respectait pas suffisamment la décision du juge des affaires familiales », pour justifier sa violence meurtrière (source : http://www.lepost.fr/article/2010/02/17/1946140_il-avoue-avoir-tue-son-ex-compagne-et-enleve-son-bebe-il-dit-et-repete-qu-il-voulait-avoir-l-enfant.html). Le sacro-saint « droit du sang » de la culture juridique française s’est révélé un « droit au sang ». La presse a insisté sur le fait que le père ne respectait pas le contrôle judiciaire puisqu’il se présentait au domicile de la mère en dehors de l’exercice de ses droits parentaux. Mais la décision de justice a autorisé cette transgression en autorisant l’auteur à se rendre au domicile de sa victime. Qu’est-ce qui justifiait que cet homme soit considéré comme dangereux pour son ex-compagne sauf dans les moments où il venait chercher leur enfant ? Est-ce à dire que c’est l’enfant, en l’occurrence âgé de 18 mois, qui devait constituer le rempart efficace à la violence conjugale ? On pourrait presque dire que, par ses transgressions, dont la police et la justice avaient été informées, ce père était plus protecteur que l’appareil judiciaire puisqu’il alertait sur les failles du jugement. Ce dernier a parié ou même « fantasmé », sur le dos fragile de l’enfant et le corps sanglant de la mère, que le mauvais mari ne saurait être un mauvais père, que la grâce de l’amour parental (pourtant inopérante jusque-là) empêcherait magiquement l’auteur de profiter de l’occasion pour s’en prendre de nouveau à sa victime. La mise en danger est d’autant plus flagrante qu’il n’est pas rare que suite à la séparation, les auteurs ne disposent pas de domicile adéquat pour recevoir l’enfant et exercent leur droit de visite au domicile du parent victime, et c’est peut-être pour cette raison qu’il n’avait pas été prévu que ce soit la mère qui amène l’enfant à son père. C’est donc à son domicile, là où elle pouvait penser être en sécurité, que la mère d’Ibrahima a été massacrée près de son fils, avec la complicité d’une décision judiciaire surréaliste.
Sans organiser de façon aussi explicite l’exposition de la victime à la récidive de l’auteur lors de l’exercice des droits parentaux, la plupart des jugements du pénal négligent tout simplement, jusqu’ici, de penser comment s’exerceront ces droits en dépit de l’interdiction de contact. Aux victimes de la violence conjugale de trouver l’organisation qui permettra à l’auteur de rencontrer les enfants sans se sentir ou sentir ceux-ci « trop » en danger. Certaines rechignent à se soumettre à ce qui peut leur sembler se livrer et/ou livrer leurs enfants à un ogre, et prennent le risque de se soustraire à ces décisions de justice (ce qu’avait peut-être effectivement fait la mère d’Ibrahima), donnant ainsi de nouveaux prétextes de violence à l’auteur et s’attirant la réprobation sévère des professionnels qui les accusent alors de « mêler les enfants à leur conflit de couple ». L’auteur, pour sa part, est délibérément mis en difficulté en ces occasions de rencontre, très susceptibles de réveiller en lui une tension dangereuse et de le conduire à rejouer le scénario destructeur d’un cycle de violence. Il peut aussi, de façon banale, se croire autorisé à profiter de ces moments, non pour exercer son rôle parental, mais pour tenter de reconquérir son conjoint. Le vocabulaire de la justice et du secteur social, focalisé sur le « conflit », favorise l’idéalisation de la situation « d’avant » et invite subtilement auteur et victime à se réconcilier alors qu’aucun d’eux n’a eu les moyens de traiter les problématiques complexes qui ont amené la violence de l’un à éclater à l’intérieur de leur relation. La Justice encourage ainsi ce que déplorent à juste titre policiers et travailleurs sociaux, c’est-à-dire le va-et-vient de la victime dans les bras de son bourreau.
Cette béance des décisions de justice, lorsqu’elle néglige d’organiser de façon protectrice l’exercice des droits parentaux, risque en outre que les enfants soient cette fois instrumentalisés par certains parents victimes, identifiés à l’agresseur, qui peuvent se saisir de l’occasion pour exercer à leur tour un pouvoir sur leur ex-conjoint. Celui-ci, même quand il tente de sortir de la violence, risque fort d’y retomber pour « défendre sa dignité».
La mise en place, immédiate et systématique, lors d’une mise en examen pour violences conjugales d’un dispositif de « lieu neutre », pour l’exercice des droits parentaux, me paraît la seule façon d’éviter réellement que des drames s’ajoutent aux drames et de permettre que les enfants soient protégés de la répétition de scènes traumatisantes. A fortiori, tout jugement comprenant des mesures de protection des victimes, mesures favorisées par la Loi de juillet 2010, ne devrait en aucun cas être contredit, autrement dit symboliquement annulé, par les conditions d’exercice des droits parentaux.
Deuxièmement, si indispensables soient de telles précautions, elles ne paraissent cependant pas suffisantes pour la protection effective des enfants. Il me semble que toutes les situations de violences conjugales devraient conduire les acteurs de la Protection de l’enfance à s’interroger sur les capacités parentales des deux parents. Il faut le répéter, un parent qui commet des violences contre l’autre parent de ses enfants ne peut ignorer qu’il porte atteinte à un facteur fondamental de leur bien-être affectif et psychologique. L’argument couramment avancé qu’il « n’aurait jamais commis de violences contre les enfants eux-mêmes ou en leur présence » paraît irrecevable. On s’indigne, à juste titre, de ces parents qui, après la séparation, disqualifient l’autre parent, voire l’éliminent de la vie de leur enfant ; considérant qu’ils s’attaquent ainsi aux fondements de la famille humaine dont un enfant a besoin pour bien se construire. Dans le cas des violences conjugales, on raisonne trop souvent comme si une tentative de destruction physique d’un parent par l’autre était moins préjudiciable à l’enfant que cette fameuse « aliénation mentale ». Il faut se donner les moyens d’évaluer quelle distorsion du lien parent/enfant a empêché le parent violent d’être en empathie avec son enfant lorsqu’il voit sa mère (ou son père) s’effondrer sous les coups, le visage en sang. Les reprises de contacts entre le parent violent et ses enfants après une condamnation devraient passer par une période de médiatisation des rencontres, voire de thérapie familiale spécifique, afin que le parent violent ne réduise plus son enfant à un élément de la dramaturgie conjugale mais le considère comme l’enfant qu’il est et prenne conscience de la souffrance qu’il lui a infligée. Sans cette reconnaissance minimale, le risque reste élevé que l’auteur continue à piéger l’enfant dans sa violence ou à l’instrumentaliser dans sa relation pathologique avec la victime.
Par ailleurs, il semble qu’il faudrait également évaluer la situation du parent victime. Dans un premier temps pour s’assurer qu’il est correctement protégé, entouré et soutenu pour se remettre de ses épreuves et par conséquent, pas trop envahi par sa propre souffrance pour pouvoir accueillir et soulager celle de son enfant. Ensuite, pour s’assurer que les difficultés personnelles à l’origine de son choix amoureux malheureux (basse estime de soi, liée à des expériences de maltraitance dans l’enfance, par exemple…), renforcées par les chocs traumatiques répétés subis dans le couple, sont en voie de traitement et ne risquent pas de réexposer l’enfant au danger. Il arrive malheureusement que le parent victime soit, comme l’auteur, incapable d’empathie avec son enfant et, au mépris de ses besoins et de ses sentiments de loyauté, attende de lui qu’il le venge ou le soutienne inconditionnellement.
La meilleure façon de prévenir ces dommages supplémentaires pour l’enfant serait, me semble-t-il, que le Juge des Enfants soit saisi systématiquement, au plus tard lors du jugement pénal, pour ordonner rapidement expertises familiales, Investigations d’Orientation Educatives ou toute autre mesure utile pour évaluer la situation de l’enfant et, si nécessaire, le protéger.
Enfin, il pourrait être très profitable, en termes de prévention de la répétition des violences tant au sein du couple concerné que dans le futur des enfants, de prononcer des injonctions de soins, individuels et familiaux.
Au bénéfice de l’enfant, il s’agirait d’évaluer et de traiter le cas échéant les séquelles post-traumatiques consécutives aux violences. Quand leur existence a été mise en danger et si gravement perturbée, les enfants ont impérativement besoin d’une « remise en ordre » symbolique. La Loi, normalement incarnée par les adultes protecteurs responsables de l’enfant, a été mise sens dessus dessous. Il est indispensable qu’elle soit restaurée, les décisions de Justice explicitées, les ressentis d’effroi, de peur, d’abandon et de colère… de l’enfant reconnus et accompagnés. L’enfant doit pouvoir aussi être « dé-parentalisé », être autorisé à ne pas protéger ni prendre en charge ses parents, dans un contexte sécurisé.
Pour l’auteur, l’objectif serait à minima de l’amener à prendre conscience des violences infligées aussi à l’enfant – scènes terrifiantes, peur pour le parent victime, expérience d’abandon émotionnel, s’il n’a été « que » « témoin », ou autres violences s’il a été directement victime en essayant de protéger l’autre parent par exemple.
Pour le parent victime, devrait lui être offerte une aide qui lui permette de soigner ses séquelles post-traumatiques et de se détacher des croyances négatives sur elle-même qui l’ont empêchée de repérer le danger représenté par son conjoint avant que ne se produise l’irréparable.
Au niveau familial, parallèlement, pourraient se mettre en place des entretiens parent victime/enfant(s) qui rendent à chacun sa place ; en désamorçant la « rivalité de victimes » qui peut parfois naître entre eux, en réhabilitant le parent qui, s’il s’est révélé pour l’enfant d’une vulnérabilité jusque là impensable, ne reste pas moins parent responsable de lui et capable de le protéger dans les situations normales ; en rendant son innocence à l’enfant, même si dans le drame, il a pu paraître protéger l’auteur, ou prendre parti, ou être « la cause » des violences, etc.… Plus tard, si une remise en question de ses actes est devenue possible pour l’auteur, le remplacement des visites médiatisées par des entretiens thérapeutiques familiaux parent auteur/enfant(s) devrait permettre d’aller plus loin, si possible, dans la différenciation entre la problématique de l’auteur et celle de ses enfants, pour que la violence agie comme subie devienne clairement, aux yeux de ces derniers, un grave accident de la vie et non un modèle relationnel.
Sokhna Fall
Ethnologue et thérapeute familial
Vice-Présidente de l’Association Mémoire traumatique et victimologie