VERDICT DE CRETEIL - COMMUNIQUÉ DE L'ASSOCIATION MEMOIRE TRAUMATIQUE ET VICTIMOLOGIE, par Muriel Salmona, le 12 octobre 2012
LA NAUSÉE…, par Muriel Salmona, le 4 juillet 2011
COMMUNIQUÉ DE L'ASSOCIATION MEMOIRE TRAUMATIQUE ET VICTIMOLOGIE, par le bureau de l'association, le 23 mai 2011
par la Dre Muriel Salmona, présidente de l'association
Le 12 octobre 2012
Et la nausée continue… Le verdict du procès des viols en réunion commis sur deux adolescentes à la cour d'assise de Créteil est tombé après trois semaines de débat à huis clos : 10 acquittés , 4 condamnés à des peines, 2 à cinq ans dont quatre avec sursis, 1 à cinq ans dont quatre et demi avec sursis et le dernier à trois ans avec sursis. La cour d'assises a reconnu des viols sur une seule des deux plaignantes. Nous sommes sous le choc, effondré-e-s, pour les victimes, scandalisé-e-s par cette décision de justice inique !
Quel message nous est envoyé ? Que des viols en réunion à répétition sur des mineures dans des conditions sordides et dégradantes en étant menacées, injuriées, humiliées, battues, brûlée avec des cigarettes ce n'est pas si grave ? Alors qu'il s'agit de crimes aggravés passibles de 20 ans de réclusion criminelle… Alors que ces adolescentes ont subi des actes assimilables à un esclavage sexuel et à des tortures physiques et psychiques qui en situation de guerre, lorsqu'ils sont systématiques sont qualifiés de crimes contre l'humanité ! Alors qu'elles ont été ensuite menacées, placée en foyer pour l'une d'entre (pour assurer sa protection), qu'elles ont traversé les pires souffrances, tentées de se suicider et pris malgré tout le risque de porter plainte. Ce verdict nous dit : "Passez, il n'y a pas grand chose à voir !".
Ce verdict peut-être considéré comme trouble de l'ordre public et une atteinte aux droits et à la dignité des victimes de viols, et par là de toutes les femmes qui ont subi ou qui risquent de subir des violences sexuelles, mais aussi de toutes les femmes et les hommes de ce pays. Il bafoue la quête de reconnaissance des victimes d'actes criminels et le droits à une justice et une réelle protection des plaignantes. Il est gravement maltraitant pour elles, mes patientes me parlent dans ces situations d'un second viol : "mon corps a été violée, j'en ai été dépossédée, et là c'est ma mémoire, mon histoire, ma souffrance qui sont violés et dont je suis dépossédée". Trouble public également parce qu'il risque de décourager encore un peu plus les victimes de viols de porter plainte, alors qu'elles ne sont que moins de 10% à le faire, et qu'elles seraient près de 150 000 par an (dont un peu plus de la moitié en tant que mineures). "Un permis de violer" en quelque sorte comme nous le dit la Dre Emmanuelle Piet, présidente du Collectif Féministe Contre le Viol. Alors que nous nous battons jours après jour pour aider les victimes à parler, à défendre leurs droits et à porter plainte, à les protéger et à les soigner en remettant à l'endroit tout ce qui a été démoli par les violences, en les libérant de leurs traumatismes. Une institution comme la justice déconstruit tout ce travail et les traumatise encore plus. Il y a de quoi être en colère et révolté-e-s !
Que se passe-t-il ? Pourquoi ?
Parce que les victimes seraient des menteuses et qu'en fait il ne se serait rien passé ? Pourtant il y a des témoins, et des accusés ont reconnus des actes sexuels ? Par manque de preuves, parce que les faits remontent à plus de 10 ans, parce que les victimes ne se rappelaient plus précisément certains faits ? Avec un procès qui, de l'avis des avocats a été bâclé, et où beaucoup de preuves ne sont pas prises en considération comme les conséquences psychotraumatiques.
Parce qu'elles auraient été consentantes, qu'elles auraient aimé cela être pénétrées (par voie orale, vaginale et anale) dans les conditions les plus sordides par des dizaines d'hommes comme l'ont dit certains accusés : elles faisaient ça par "plaisir", parce qu'elles étaient «les plus grosses putes de Fontenay » a expliqué un des accusés à la cour d’assises. Malgré les coups, malgré les brûlures de cigarettes, elles étaient « volontaires », elles « aimaient ça ». " « La fille, si elle est là, c’est qu’elle est d’accord. » dit un autre accusé. Aimer être torturées, dégradées, humiliées, ben voyons !… Cela ne vous rappelle rien ? Le poncif des scénarios pornographiques.
Parce que les victimes sont coupables donc ! Coupables de mentir, de ne pas avoir porter plainte en temps et en heure, de ne plus se rappeler les faits avec précision.
Pourquoi les comportements de la victime qui entrent dans le cadre des conséquences psychotraumatiques habituelles et reconnues (conséquences considérées par la communauté scientifique médicale internationale comme pathognomoniques c'est à dire comme une preuve médicale de l'existence d'un traumatisme) ne sont pas pris en compte comme éléments de preuve ? Comme devraient l'être la sidération (ne pas pouvoir crier, ni se défendre), le choc émotionnel, la dissociation péri-traumatique (la confusion, les doutes, le sentiment d'étrangeté, la désorientation temporo-spatiale, les troubles de la mémoire : l'amnésie de certains faits), l'instabilité émotionnelle du fait de la mémoire traumatique ? cf mon article très détaillé : ]Conséquences des troubles psychotraumatiques et de leurs mécanismes neurobiologiques sur la prise en charge médicale, 2009.](http://www.memoiretraumatique.org/assets/files/doc_violences_sex/cons_troubles_psychotrauma_sur_prise_en_charge_victimes_de_viols.pdf)
Pourquoi les circonstances considérées par la loi comme des circonstances aggravantes sont aussi le plus souvent retournées contre la victime comme mettant en cause sa crédibilité : le fait d'être un mineur, le fait d'être vulnérable, le fait qu'il s'agisse de viols en réunion répétés ?
Pourquoi des événements du passé des victimes qui n'ont rien à voir avec le viol sont-ils aussi utilisés pour mettre en doute leur crédibilité : le fait d'avoir menti sur son passé, d'avoir eu une vie sexuelle considérée comme "débridée", d'être toxicomane ou alcoolique, d'avoir eu des troubles psychiatriques, d'avoir commis des délits… ?
Le viol bénéficie d'un traitement de faveur, d'un statut à part où les crimes n'en seraient pas au prétexte que ces actes seraient dits consentants sans référence aux droits universels des êtres humains à l'intégrité et à la dignité (comme si être consentant pour être tué ou être torturé pourraient justifier ces crimes), où des dominants pourraient avoir le privilège de réduire en esclavage, de séquestrer, d'exercer des sévices, d'injurier, d'humilier sous couvert de désir sexuel, de jeux, voire même d'amour, et pire encore pour le bien celles ou ceux qui en sont victimes puisque ces violences sont censés les faire jouir par masochisme, érotisation de la subordination et de la douleur, la pornographie est là pour en faire la preuve (cf l'article d'Annie Ferrand : Quand une femme est agressée, le doute n'est pas permis. Pour continuer à paraphraser Orwell "L'amour c'est la haine, la liberté c'est l'esclavage, la douleur c'est le plaisir, la transgression c'est la loi, le crime c'est le bonheur" !
La violence, ne l'oublions pas est un formidable instrument de soumission et de dissociation, particulièrement quand elle est terrorisante et qu'elle plonge la victime dans un scénario insensé (comme peuvent l'être des scénarios pornographiques imposés lors de viols). Elle a un effet de [sidération du psychisme] ce qui va paralyser la victime qui ne pourra pas réagir de façon adaptée, et empêcher le cortex cérébral de contrôler l'intensité de la réaction de stress et sa production d'adrénaline et de cortisol. Un stress extrême, véritable tempête émotionnelle, envahit alors l'organisme et - parce qu'il représente un risque vital pour l'organisme (atteinte du cœur et du cerveau avec des ) - déclenche des mécanismes neurobiologique de sauvegarde qui ont pour effet de disjoncter le circuit émotionnel et d'entraîner une anesthésie émotionnelle et physique en produisant des drogues dures morphine et kétamine-like. L'anesthésie émotionnelle génère un état dissociatif avec un sentiment d'étrangeté, de déconnection et de dépersonnalisation, comme si la victime devenait spectatrice de la situation puisqu'elle la perçoit sans émotion. Mais cette disjonction isole la structure responsable des réponses sensorielles et émotionnelles (l'amygdale cérébrale) de l'hippocampe (autre structure cérébrale, sorte de logiciel qui gère la mémoire et le repérage temporo-spatial, sans elle aucun souvenir ne peut être mémorisé, ni remémoré, ni temporalisé). Et l'hippocampe ne peut pas faire son travail d'encodage et de stockage de la mémoire sensorielle et émotionnelle des violences, celle-ci reste piégé dans l'amygdale sans être traitée, ni transformée en mémoire autobiographique et elle va rester hors temps, non-consciente, à l'identique, susceptible d'envahir le champs de la conscience et de refaire revivre de façon hallucinatoire, comme une machine à remonter le temps la scène violente avec les mêmes sensations, les mêmes douleurs, les mêmes phrases entendues, les mêmes odeurs, les mêmes sentiments de détresse et de terreur (ce sont les flash-back, les réminiscences, les cauchemars, les attaques de panique…). C'est ce qu'on appelle la mémoire traumatique. Elle est à l'origine des symptômes psychotraumatiques les plus lourds et les plus invalidants (les viols font partie avec les tortures des traumatismes à l'origine du pourcentage d'état de stress post-traumatique le plus élevé : 80% contre 24% pour les traumatismes en général, Breslau, 1991. Elle transforme la vie en enfer, en terrain miné où le moindre lien ou la moindre similitude avec les violences (une date, un lieu, un mot, une émotion, une sensation, un stress…) va faire exploser cette mémoire traumatique et faire revivre les violences comme une torture sans fin pendant des mois, des années, voir toute une vie, dans un sentiment d'insécurité totale. Et si la victime reste seule avec aucun soin spécifique (et malheureusement peu de soins sont proposés aux victimes en raison de l'absence de formation des médecins actuellement et de la rareté de centres de soins spécialisés) , cette mémoire traumatique va l'obliger à développer des stratégies de survie pour éviter son allumage (conduites d'évitement, de contrôle et d'hypervigilance) ou pour l'éteindre de force en recréant une disjonction forcée et/ou une anesthésie émotionnelle (conduites dissociantes à risques, mises en danger, conduites addictives anesthésiantes, violence contre soi-même ou contre autrui).
Il est urgent que la société ouvre les yeux sur la réalité des viols et des violences sexuelles et qu'elle lutte efficacement contre les stéréotypes sexistes qui infeste la représentation des femmes et des la sexualité. Urgent de prendre en contre ces crimes et ces délits, urgent de protéger les victimes de violences sexuelles et de se battre pour que leurs droits fondamentaux à la justice et à la réparation de leurs préjudices soient respectés. Urgent de leur permettre un accès à des soins spécifiques de qualité gratuits.
Toutes et tous ensemble battons-nous encore et encore contre les violences sexuelles , contre le déni, pour toutes les victimes avec lesquelles nous sommes solidaires et pour une société juste et égalitaire.
Docteure Muriel Salmona, le 12 octobre 2012 psychiatre-psychotraumatologue, présidente de l'association Mémoire Traumatique et Victimologie
Le 4 juillet 2011
En entendant à nouveau un concert de propos sexistes et indécents… et la mise en cause de Nafissatou Diallo en France et aux Etats-Unis.
L'espace de quelques semaines, on a pu, j'ai pu y croire… un petit peu… passé le choc de la vague de propos sexistes et la déferlante des pires stéréotypes sur le viol, les femmes et la sexualité (cf le communiqué de l'association : http://stopauxviolences.blogspot.com/2011/05/communique-de-lassociation-memoire.html), rassérénée par la levée de boucliers et la dénonciation des féministes en retour, j'ai pu croire qu'aux États-Unis les femmes se plaignant d'avoir subi un viol étaient plus protégées qu'en France et qu'elles avaient accès à une justice plus éclairée et à une présomption de véracité.
Mais las… En quelques jours tout s'écroule et j'assiste médusée à un scénario bien trop connu par toutes celles et ceux qui accompagnent les victimes de viol à longueur d'années : alors que Dominique Strauss Kahn, même s'il vient d'être libéré sur parole et s'il bénéficie de la présomption d'innocence, reste à ce jour toujours inculpé de crimes sexuels, la plaignante se retrouve elle, en position d'accusée, bien qu'elle maintienne son témoignage concernant le viol qu'elle dit avoir subi, son procès se met en place, et ce n'est pas la défense qui le fait (ce qui fait partie des droits de la défense si cela reste dans les limites de la décence et du respect de la dignité de la plaignante) mais le procureur, à charge et à charge… Avec les mêmes arguments entendus à longueur d'enquêtes de police et de procédures judiciaires mettant en cause la crédibilité de la plaignante, ses mensonges passés et présents même s'ils n'ont pas de rapport direct avec l'agression relatée, ses incohérences dans sa version des faits, ses comportements, sa "mauvaise vie", sa vénalité… et la plupart des médias et des commentateurs de relayer de façon indigne…
Ce scénario, avec le revirement soudain de la police et du procureur qui s'acharnent alors sur la plaignante, j'en ai maintes et maintes fois été témoin avec mes patientes victimes de viol que je suis en tant que psychiatre spécialisé en psychotraumatologie et en victimologie. Tout commence pas trop mal lors du dépôt de plainte et des premières auditions (avec malgré tout beaucoup de dysfonctionnements), le viol rapporté par la plaignante semble pris en compte par les enquêteurs, et soudain tout bascule sur un ou plusieurs détails, considérés comme des "mensonges" mettant en cause totalement sa crédibilité : la plaignante lors de la déposition a omis de dire qu'elle avait consommé du cannabis ou de la cocaïne ce qui apparait sur la prise de sang ; la plaignante a omis de révéler certains faits de son passé ; la plaignante n'avait pas fait part lors des auditions de certains échanges internet ou téléphonique avec celui qu'elle désigne comme son agresseur ; la plaignante a mal identifié le lieux du viol ou a décrit une chronologie des faits, un agencement des lieux, un trajet qui s'avèrent inexact, incohérents ou pas assez précis ; la plaignante a oublié des pans entiers de son emploi du temps le jour de l'agression… Elle est alors maltraitée, accusée de mensonges et la procédure aboutit à un classement sans suite ou à un non-lieu…. Elle peut être accusée de dénonciation mensongère et être mise en garde à vue et malmenée comme cela vient d'arriver à une jeune patiente de 14 ans. Et si un procès à quand même lieu, le procureur général demande l'acquittement (comme cela s'est passé récemment lors d'un procès aux Assises obtenu en appel). Alors que je soutiens une patiente adolescente, une personne du parquet me dit : "vous savez votre patiente n'est pas celle que vous croyez…ce n'est pas une oie blanche…" Un responsable de la police me dit : "vous savez mes hommes je ne les tiens plus à partir du moment où ils pensent qu'on leur a menti, qu'on s'est moqué d'eux et qu'ils ont mis de ce fait un innocent en garde à vue ! "… alors que je lui décrit la garde à vue scandaleuse et violente d'une jeune adolescente de 14 ans victime d'un viol et accusée de dénonciation mensongère d'un crime imaginaire après un non-lieu pour absence des faits (cf exemples détaillés plus loin).
Faut-il rappeler que les violences sexuelles n'ont rien à voir avec un désir sexuel ni avec des pulsions sexuelles, ce sont des armes très efficaces pour détruire et dégrader l'autre, le soumettre et le réduire à l'état d'objet et d'esclave. Il s'agit avant tout de dominer et d'exercer sa toute puissance.
Faut-il rappeler que les violences sexuelles sont fréquentes, suivant les études et les pays elles toucheraient entre 20 et 30 % des personnes au cours de leur vie. En France 16% des femmes ont subis des viols ou des tentatives de viols dans leur vie, dont 59% avant 18 ans (Bajos N., Bozon M. et l’équipe CSF. Enquête Contexte de la sexualité en France (CSF) de 2006). Une étude canadienne ancienne (McLeod et associées, 1992, Réseau d’action des femmes handicapées du Canada (RAFH)) a montré que 40% des femmes ayant un handicap physique vivront au moins une agression sexuelle au cours de leur vie. De 39 à 68 % des femmes présentant une déficience intellectuelle seront victimes d’au moins une agression sexuelle avant l’âge de 18 ans.
Faut-il rappeler que toutes ces violences sexuelles sont le prototype du « crime parfait ». Dans l'immense majorité des cas, les agresseurs restent impunis, quels que soient les pays. En France seulement 10% des viols (12 000 sur 120 000) font l'objet d'une plainte, 3% font l'objet d'un jugement et 1% d'une condamnation (1 200 sur 120 000) (Rapport annuel 2009 de l'Observatoire National de la Délinquance (OND), La criminalité en France). La loi du silence règne particulièrement à l'intérieur des familles, du couple des institutions et des entreprises : c'est à la victime de ne pas faire de vagues, de ne pas « détruire » la famille, le couple, d'être loyale, compréhensive, d'être gentille, et puis ce n'est pas si grave, il y a bien pire ailleurs ! Un rapport européen récent démontre que de moins en moins de viols font l'objet de condamnations dans tous les pays d'Europe, sauf en Allemagne, alors que les dénonciations ont augmentées (Hagemann-White C et Bohn S Université d’Osnabrück, Etude analytique de la mise en oeuvre effective de la Recommandation Rec (2002)5 sur la protection des femmes contre la violence dans les Etats membres du Conseil de l’Europe). Que les fausses allégations de viol faisant l'objet de plaintes sont d'après les statistiques internationales très rares moins de 3% des plaintes (études McIntosh Julia A, 93 et Thoennes N., 92), et les fausses allégations d'inceste ne représentent que 3 à 7 dossiers sur 1000 d'après une enquête menée en 2001 par le Ministère de la justice française. (Enquête réalisée à la demande de la Direction des affaires Criminelles et des grâces dans les tribunaux de Nanterre, d'Evreux et de Paris). Pourtant les plaintes pour viols mensongères font partie des stéréotypes, dans les conversations , il y a toujours quelqu'un qui a entendu parler d'une affaire où la plaignante avait menti. "Les juges anglais prévenaient habituellement le jury qu’une femme qui affirme avoir été violée ment souvent et des recherches faites au Royaume-Uni dans les années 1990 ont montré qu’ils continuaient à donner cet avertissement même après qu’une réforme juridique eut tenté de mettre fin à cette coutume. Des lois spécifiques (comme en Allemagne ou en Irlande) ont dû être promulguées pour protéger les femmes de pratiques consistant à étaler en guise de « preuve » toute leur vie sexuelle personnelle au cours d’un procès pour viol, comme si le fait d’avoir eu d’autres rapports annulait en quelque sorte la souffrance d’un viol. Des femmes venues témoigner ont été tenues de se soumettre à un examen psychologique de crédibilité, qui n’est imposé à aucun autre témoin adulte d’un crime. De nombreuses victimes de viol se sont entendu dire au tribunal qu’elles n’avaient pas manifesté clairement leur refus, ce qui porte à croire qu’un homme aurait le droit de ne pas se soucier du consentement". (Hagemann-White C et Bohn S Université d’Osnabrück, Etude analytique de la mise en oeuvre effective de la Recommandation Rec (2002)5 sur la protection des femmes contre la violence dans les Etats membres du Conseil de l’Europe).
Violer est un pari plus que raisonnable, l'impunité est quasi garantie, porter plainte pour viol en espérant que l'agresseur soit condamné est en revanche un pari plus que déraisonnable, avec une procédure extrêmement éprouvante, aboutissant quand l'affaire n'est pas classée sans suite le plus souvent à un non-lieu, avec le risque d'être attaquée en retour pour dénonciation mensongère. Quand un procès a lieu malgré tout, il est souvent déqualifié en agression sexuelle, et si le procès se passe aux Assises, il est alors l'occasion d'un déballage indécent de l'intimité de la victime et de sa mise en cause systématique. Presque toutes mes patientes victimes de viol regrette d'avoir porté plainte, même si dans l'absolu elles restent convaincues de la nécessité que justice leur soit rendue, mais c'est tellement dur…
La plaignante se disant victime de viol doit être parfaite, pure, vierge, pas trop jeune ou trop handicapée (un enfant, une handicapée mentale, une malade mentale ça raconte n'importe quoi), pas trop âgée ou trop moche (ce n'est plus un objet à convoiter), pas trop pauvre (elle pourrait chercher des compensations financières), pas trop jolie (c'est pousse au crime), pas avec une vie trop "légère" (elle l'aurait cherché alors), pas étrangère et sans-papier, pas prostituée bien sûr (il s'agirait alors non d'un viol, mais d'un différent commercial, sic.), il ne faut pas aussi qu'elle connaisse trop bien l'agresseur, ni être sa femme ou sa compagne. Bien sous tout rapport, sinon sa parole n'aura aucun poids, sauf à avoir été tuée.
Il faut qu'elle soit idéale selon les canons d'une société bien imprégnée d'un sexisme qui énonce qu'une femme est par essence avant tout un objet sexuel consentant à priori, soumise par définition au désir des hommes. Si elle n'a pas su éviter ce désir, c'est qu'elle voulait certainement le susciter, à elle d'assumer alors, si elle dit qu'elle n'était pas consentante, elle ment pour se rendre intéressante ou pour nuire à l'homme, pour se venger ou pour lui soutirer de l'argent. Si les femmes ne veulent pas être des objets sexuels, elles n'ont qu'à s'auto-censurer que ce soit dans leur habillement, leur déplacements, leurs relations, leur choix de travail, leur façon d'être, leur langage, etc. Mais si elles s'auto-censurent efficacement, elles ne seront tout à fait des femmes, "elles ne seront plus bonnes à baiser" et n'intéresseront plus la plupart des hommes, elles pourront même ne plus être tout à fait des êtres humains qui comptent, elles deviendront transparentes, invisibles, c'est le prix à payer pour ne pas être violée…
Mesdames soyez sexy dès le plus jeune âge, soyez un objet sexuel désirable qui sera regardé, courtisé, séduite mais ne vous plaignez pas d'être harcelée, agressée sexuellement, violée (cf l'interview récente de Catherine Millet)… Ou alors auto-censurez-vous, disparaissez de l'arène de la séduction, mais ne vous plaignez pas de n'être plus regardée et de ne plus intéresser aucun homme… Renoncez au "grand amour" et au Prince Charmant. À vous de choisir ! Bon exemple d'injonction paradoxale et de choix impossible, il ne reste qu'à composer avec art entre ces deux possibilités et à apprendre à supporter un harcèlement de fond en étant toujours hyper vigilante pour éviter le pire. Et si le pire arrive, tant pis pour vous, vous n'avez pas fait assez attention ou vous avez pris des risques inconsidérés.
Que les femmes puissent vouloir être des êtres humains à part entière, respectés dans leurs droits et leur dignité, puissent aimer et être aimer et que le désir sexuel ne puisse pas être réduit à une consommation, ou une prédation, ni être maquillé pour cacher les pires violences, que les relations sexuelles nécessitent une confiance et un consentement réciproque, qu'en aucun cas on ne doit faire pression sur l'autre, ni user d'emprise, ni le tromper, ni le forcer, ni le payer pour obtenir un acte sexuel devraient être une évidence pour tous. Mais on est loin du compte…
Que les hommes puissent avoir envie d'une vraie rencontre, d'échanges en toute égalité, d'aimer une personne et non un objet ou une esclave, de vraies relations sexuelles librement consenties et désirées activement de part et d'autres, de tendresse, sans passer pour n'être pas vraiment un homme un vrai… Ils auraient tout à y gagner. Être un homme ne signifie pas être violent, dominant, prédateur…
Une expérience récente sur l'effet de la testostérone a été faite sur des femmes, elles ont été divisées en deux groupes, le premier groupe a reçu de la testostérone mais on leur a dit que c'était un placebo, et le deuxième a reçu un placebo mais on leur a dit que c'était de la testostérone, les femmes du premier groupe ont déclarées qu'elles se sentaient très peu agressive et effectivement lors de tests leur agressivité était très basse et elles faisaient preuve d'une grande empathie. Les femmes du deuxième groupe au contraire se sont senties plus agressives ce qui a été confirmé par les tests… Intéressant, non ?
Mais revenons au viol et aux enquêtes policières et aux procédures judiciaires. En plus d'être la personne parfaite avant le viol, la plaignante doit avoir eu lors du viol et après celui-ci un comportement exemplaire et elle doit pouvoir s'expliquer sur tous ses comportements et réactions. Une expertise psychiatrique est systématiquement demandée.
La bonne victime doit avoir un discours hyper cohérent, elle doit se souvenir exactement de tout et elle doit avoir réagi de façon idéale :
Voici quelques exemples de dysfonctionnements graves pris dans le cadre des 122 patient-e-s victimes de viol que j'ai suivis en consultation en 2010 : http://stopauxviolences.blogspot.com/2011/04/bilan-2010-de-lactivite-de-consultation.html
Une adolescente de 15 ans violée par un ancien camarade de classe qu'elle revoit pour la première fois après plusieurs années (il avait fait le pari avec des amis qu'il arriverait à avoir des relations sexuelles avec une fille). Ses parents portent plainte pour viol, le garçon reconnaît qu'il lui a tenu les deux poignets et qu'elle a dit non, mais qu'elle était consentante ! L'enquête préliminaire aboutit à un non-lieu pour absence des faits (en raison principalement de la découverte sur l'ordinateur de conversations MSN entre elle et le garçon où ce dernier lui faisait des propositions crues et où elle essayait de s'en sortir en disant oui-oui et en déclinant tous les rendez-vous, quand elle l'a revu, c'était la première fois qu'elle prenait seule les transports, elle avait rendez-vous avec deux autres anciennes camarades de classe qui sont pas venues, comme cela faisait plus d'un mois qu'il ne lui avait plus fait de propositions sexuelles elle s'est dit quelle pouvait le revoir) et malgré le fait qu'il participait avec deux autres copains à un concours de celui qui coucherait avec le plus de filles, et que son ordinateur était plein de films et de photos pornos très hard et de vidéos de très jeune filles se deshabillant sur le net, mais tout ça est normal pour un jeune garçon, dixit les policiers. Les parents du garçon portent alors plainte pour dénonciation mensongère de crime imaginaire, la jeune adolescente se retrouve en garde à vue pour plusieurs heures et elle est isolé en cellule (malgré un certificat médical indiquant sa grande fragilité et d'importants troubles psycho-traumatiques, et malgré mon appel téléphonique au commissariat pendant la garde à vue). Les policiers lui disent qu'elle va rester en garde à vue plusieurs jours, qu'elle risque 10 ans de prison car c'est très grave ce qu'elle a fait, qu'elle est folle, schizophrène, ils font une pression psychologique très importante sur elle pour qu'elle avoue avoir menti, elle tiendra bon malgré des idées suicidaires. Elle développera ensuite des troubles psycho-traumatiques sur la garde à vue : cauchemars, angoisses, phobie d'être enfermée dans une pièce. Elle sera convoquée ensuite par le juge des enfants qui ne la mettra pas en examen et prononcera un non-lieu.
Une adolescente de 14 ans violée en réunion à plusieurs reprises par des adultes ayant aurtorité : lors de sa déposition de plainte à la brigade des mineurs, des policiers pouffent de rire avec une stagiaire pendant qu'elle relate les faits et elle s'entend dire "vous êtes une fille libertine"(je précise qu'elle était vierge au moment du viol) alors qu'ils savaient qu'elle avait fait deux graves tentatives de suicide, qu'elle se scarifiait tellement profondément qu'il avait fallu la recoudre plusieurs fois aux urgences, elle a été très choquée et n'a pas pu dire ensuite une grande partie des faits. Les policiers lui ont demandé si elle aimait se faire sodomiser, et lui ont dit : "À ton avis une fille qui se fait violer est-ce qu'elle se débat vigoureusement ou mollement comme toi ?". L'enquête préliminaire a mis plus de 6 mois avant de démarrer. La même adolescente est prise en charge par le CMPP et une structure psychiatrique d'hospitalisation étude sans que l'on traite ses troubles psycho-traumatiques spécifiquement.
Une jeune fille de 18 ans violée avec menaces de mort (et avec arme) alors qu'elle rentrait de son travail le soir, à qui le policier lui demandera lors de sa déposition "si elle a mouillé pendant le viol ? si elle a eu du plaisir ?"(cette jeune fille musulmane n'avait jamais eu de rapports sexuels). D'autre part l'employeur refuse de lui délivrer une déclaration d'accident du travail.
Une jeune femme violée à son travail à qui l'officier de police qui prend sa plainte dit "si c'est comme ça que vous vous êtes défendue, alors je peux vous violer là tout de suite sur le bureau! "
Une jeune fille de 20 ans séquestrée et violée par un homme qu'elle avait rencontré dans un bar et qui l'avait invitée avec sa femme et son enfant de six mois à déjeuner, après le départ de la femme pour faire une course il essaie de la violer, elle se débat, il la frappe violemment, la menace avec un couteau et la viole devant un bébé de six mois, elle arrivera à s'échapper grâce à un subterfuges ensanglantée et les vêtements déchirés, il la poursuivra dans la rue, et aucun des passants et des automobilistes qu'elle appelle au secours sur un boulevard parisien très fréquenté ne lui portera secours, ni aucun des deux cafés où elle essaye de trouver refuge, elle s'enfuira en sautant dans un bus. Elle sera prise en charge par les pompiers dans le 93. Les policiers qui la recevront dans le commissariat, ne lui proposerons pas à boire, ne lui donneront pas de couverture (cela se passe en octobre), une femme policière fera son audition dans un lieu ouvert avec beaucoup de passages, quand elle s'écroulera en pleurs elle lui dira "ça va, je n'ai pas que ça à faire, cela fait maintenant plusieurs heures que cela s'est passé ! ". À la fin de sa déposition, alors qu'elle habite dans le 92 et qu'elle est dans le 93 et ses parents étant en province, les policiers la déposent à 7h du matin devant la station de RER sans argent avec juste un tee-shirt blanc transparent (sans soutien-gorge) donné par les UMJ. Ensuite elle aura un mal fou à avoir des nouvelles de son dossier et elle se fera même insulter au téléphone par un policier de l'accueil qui dira à la cantonade à ses collègues "Eh ! les gars, c'est la petite, elle est amoureuse de moi, elle veut mes coordonnées...." puis s'adressant à elle : "alors tu veux m'envoyer une lettre d'amour ? " Elle a raccroché en pleurs, et elle n'a jamais réussi à avoir de renseignements (et pour cause, le dossier était perdu, elle ne le saura que bien plus tard).
Lors de l'enquête judiciaire, l'agresseur l'ayant à plusieurs reprises menacée de mort si elle le dénonçait à la police, terrorisée elle demande à l'officier de police si l'agresseur aura accès à son dossier et à son adresse si ils le retrouvent, on lui dit que oui et quand elle demande si il est possible de cacher son adresse, on lui répond que non, la laissant dans un état de peur extrême (alors que c'est possible bien sûr).
Les enquêteurs mettront plus de 7 mois pour aller dans l'immeuble où elle a été séquestrée et violée. Ils nous donneront (je l'accompagnais) comme raison l'impossibilité d'entrer car il y avait un interphone !. Ils mettront en cause son témoignage en raison d'imprécisions sur le trajet qu'elle a fait en se sauvant, la soupçonnant ouvertement de trafic de drogue et de prostitution. Elle apprendra ensuite que son dossier avec les scellés (et des vêtements de l'agresseur qui aurait permis une recherche ADN) a été perdu, il n'est jamais arrivé à la police judiciaire. L'enquête aboutira à un non lieu qu'elle recevra le 24 décembre de l'année suivante.
Une jeune adolescente de 14 ans violée en réunion par quatre agresseurs à deux reprises en représailles parce qu'elle a osé porter plainte pour viol, se retrouve lors de l'enquête judiciaire à subir une confrontation avec les quatre agresseurs de 9h à 16h pendant laquelle ils vont l'injurier et la menacer de viols et de mort devant le juge d’instruction sans que celui-ci réagisse, de même en plein procès elle recevra une chaussure dans le visage sans réaction de la part de l’institution judiciaire…
Le juge pour enfants pour la protéger des menaces de mort et de viols, comme rien est fait pour re-loger la famille dans un autre département, la sépare de sa famille et la place dans un foyer qu’elle n’a pas quitté pendant 6 ans (alors que ce qu'elle aurait souhaité, et ce dont elle aurait eu besoin c'est de vivre avec sa famille dans un lieu sécurisé pour y être entourée et soutenue). Sa prise en charge médico-psychologique a été aussi gravement défaillante, en ce qu’elle s’est quasiment bornée à des traitements sédatifs prescrits par des psychiatres qui ne lui parlaient pas et n’analysaient pas avec elle ses symptômes psychotraumatiques. Elle a été hospitalisée contre son gré dans un service de psychiatrie après une tentative de suicide, isolée plusieurs mois, hyper-médicamentée, sans que les viols qu’elle avait subis ne soient abordés une seule fois (alors que les médecins étaient au courant des viols). Elle a tenté de se pendre lors de cette hospitalisation.
Depuis près de 6 ans est donc séparée de sa famille et vit dans un foyer. Elle y est encore victime de menaces de mort de la part d'un des agresseurs encore en prison pour lesquelles elle a tenté de porter plainte récemment. Les policiers n’ont accepté de prendre qu’une main-courante.
Une femme de 40 ans, seule avec deux enfants, est violée chez elle, un soir par un voisin. Alors qu'elle avait mis ses enfants au lit, et qu'elle commençait à somnoler, elle entend sonner à la porte, par un rapide regard à l’oeil de bœuf elle voit que c'est un voisin, le mari d’une amie. Confiante, elle ouvre. Une main plaquée sur sa bouche, l’autre sur son épaule, il la pousse dans le salon, l’allonge, et la viole. Les jours, les mois qui vont suivre, elle va être en état de confusion et de dissociation. En pilote automatique, elle accomplit les tâches quotidiennes, mais reste "comme anesthésiée à l’intérieur", elle sombre dans la dépression, développe une anorexie mentale, elle ne peut plus travailler, elle s'alcoolise, et fait des tentatives de suicide. Ce n'est que quand elle aura réussit à déménager, neuf mois plus tard qu'elle arrivera à réaliser qu'elle a été violée et qu'elle ira en se faisant violence porter plainte dans un commissariat. L’enregistrement de sa plainte se fera par une jeune agent de police totalement indifférente, concentrée sur un clavier qu’elle ne maîtrisait pas, et qui retenait toute son attention. Après trois d’heure d’audition son ultime question sera « êtes vous sure que ce n’est pas un remords du lendemain ? ». La confrontation avec l'agresseur se fera dans un bureau si étroit que leurs genoux se frôlaient.
L’instruction va durer trois ans, avec en tout et pour tous, deux confrontations. Aucun témoin ne sera entendu, c’est à elle de produire les attestations. Le Juge lui reprochera d’avoir attendu un an pour porter plainte et de ne pas me souvenir de la date exacte, sans tenir compte de ses troubles psychotraumatiques et de l'état de dissociation péri-traumatique.
La position de l’agresseur, elle n’est pas remise en cause : d'après lui, elle l’aurai attirée à son domicile sous un prétexte fallacieux, et contraint à avoir un rapport sexuel avec elle, en le menaçant de dire à sa femme qu’il avait eu une relation sexuelle avec elle. Alors contraint par ses 1m55 et ses 40 kg, il se soumet….Le Juge conclut tout naturellement au non lieu. Après l'annonce du non lieu, elle est tellement dépressive, anorexique et suicidaire qu'elle doit être hospitalisée plusieurs mois. Elle fait appel, et là les Conseillers de la chambre de l’instruction laissent entendre qu'elle a menti et qu'elle était en manque de sexe parce qu'elle était seule et qu'ensuite elle a cherché à ce que l'on s'occupe d'elle.
Dre Muriel Salmona
Le 23 mai 2011
Avec l'inculpation aux Etats-Unis de Dominique Strauss-Kahn pour actes sexuels criminels, tentative de viol et agressions sexuelles, nous avons eu un florilège de réactions mettant en cause la plaignante et minimisant les violences dénoncées. Ces réactions de déni, ces propos sexistes sont les mêmes que ceux que subissent journellement les victimes que nous prenons en charge quand elles dénoncent un inceste, des viols ou des agressions sexuelles au sein du couple, au travail, en institution… Aussi, la quasi totalité de ces victimes ressentent de ce fait un sentiment de solitude, d'incompréhension et d'abandon. Pour toutes ces victimes les parcours judiciaires, sociaux et médicaux sont très difficiles, elles ont rencontré indifférence, déni, mise en doute, non reconnaissance, incompréhension, jugements négatifs, culpabilisations, violences à répétition. Et elles sont de ce fait nombreuses à regretter d'avoir porté plainte : http://stopauxviolences.blogspot.com/2011/04/bilan-2010-de-lactivite-de-consultation.html
Pourtant la résolution de l'Assemblée Générale des Nations Unis le 29 novembre 1989 définit comme victimes « des personnes qui, individuellement ou collectivement, ont subit un préjudice, notamment une atteinte à leur intégrité physique ou mentale, une souffrance morale, une perte matérielle, ou une atteinte grave à leurs droits fondamentaux, en raison d’actes ou d’omissions qui enfreignent les lois pénales dans un État membre ». La résolution précise qu’une personne peut-être considérée comme victime « que l’auteur soit ou non identifié, arrêté, poursuivi ou déclaré coupable » (la présomption d'innocence n'implique pas que la plaignante ne puisse pas être reconnue comme victime, NDLA), et quels que soient ses liens de parenté avec la victime. Ces « dispositions s’appliquent à tous, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, d’âge, de langue, de religion, de nationalité, d’opinion politique ou autre, de croyances et de pratiques culturelles, de fortune, de naissance ou de situation de famille, d’origine ethnique ou sociale, et de capacité physique ». La résolution ajoute que les victimes doivent avoir un accès à la justice et à un traitement équitable, et doivent être « traitées avec compassion et dans le respect de leur dignité » ; elles doivent être informées de leur droits, leur vie privée doit être protégée, leur sécurité assurée ainsi que celle de leur famille, une assistance doit leur être fournie tout au long des procédures, elle précise aussi que les auteurs sont dans l’obligation de restitution et de réparation et que les victimes doivent être indemnisée. Enfin « les victimes doivent recevoir l’assistance matérielle, médicale, psychologique et sociale dont elles ont besoin » et doivent être informées de l’existence de services de santé, de services sociaux, et d’autres formes d’assistance qui peuvent leur être utiles. Elles doivent y avoir facilement accès, et le personnel des services de police et de santé ainsi que celui des services sociaux et des autres services intéressés doit recevoir une formation.
Cette absence de reconnaissance des violences est due à une tradition de déni de la réalité des violences sexuelles, particulièrement de celles faites aux mineurs, notamment des incestes. Il s’y ajoute une tradition de sous-estimation de leur gravité et de leur fréquence, une tradition de banalisation et de tolérance, voire de justification (idées reçues sur la sexualité masculine et féminine, stéréotypes sexistes). Cette situation est aggravée par la méconnaissance généralisée de la gravité des conséquences sanitaires et sociales de ces violences. Ces conséquences lourdes concernent la santé physique et psychique, mais aussi les capacités cognitives, les apprentissages, la socialisation, la vie sexuelle et amoureuse. Les violences sexuelles augmentent considérablement les risques de suicide, de conduite à risque, d'accidents, de marginalisation et de délinquance, ainsi que les risques d’être à nouveau victime de violences ou d’en devenir un auteur. Ces conséquences sont en rapport avec des mécanismes psychotraumatiques largement méconnus. Il faut rappeler que les violences sont des situations anormales entraînant des conséquences psychotraumatiques normales, fréquentes, graves et durables, qui sont liées à la mise en place de mécanismes neurobiologiques de sauvegarde à l'origine d'une mémoire traumatique faisant revivre à l'identique les violences avec la même détresse, les mêmes sensations, les mêmes douleurs dès qu'une situation, une perception rappelle l'événement, et d'une dissociation. Cette mémoire traumatique extrêmement douloureuse transforme la vie en un terrain miné, les victimes n'ont comme solution que la mise en place de stratégies de survie invalidantes : conduites d'évitement, de contrôle et d'hypervigilance pour éviter l'allumage de cette mémoire traumatique, et conduites dissociantes pour l'anesthésier (conduites à risque, mises en danger, consommation d'alcool, de drogue). Les violences subies, particulièrement sexuelles, sont un déterminant majeur de la santé des victimes des années, voire des dizaines d'années plus tard. Pour en savoir plus : http://memoiretraumatique.org/psychotraumatismes/origine-et-mecanismes.html
Dans nos sociétés dites civilisées, loi du silence et dénis de justice sont donc la norme pour les violences sexuelles. C'est toujours à la victime de ne pas faire de vagues, de ne pas « détruire la famille, le couple…, de ne pas nuire à un personnage important, d'être loyale, compréhensive, gentille…, et puis ce n'est pas si grave, il y a bien pire ailleurs !....». Le viol est le crime parfait, assurant dans l'immense majorité des cas une impunité totale. Moins de 8% des viols font l'objet d'une plainte, environ 3% d'une procédure judiciaire et environ 1% seulement d'une condamnation. Et cela n'empêche pas que les rares victimes qui ont le courage de porter plainte soient presque toujours suspectées d'exagérer, d'être des menteuses, des folles, des manipulatrices ou des provocatrices qui ont bien cherché ce qui leur est arrivé même quand elle ne sont que des enfants ! (cf l'article de Sokhna Fall, L'éternel détournement de Dolores Haze http://stopauxviolences.blogspot.com/2010/11/article-de-sokhna-fall-sur-lolita-de.html). Leur parole n'est pas entendue, ni crue, elles sont à priori soupçonnées de vouloir susciter l'intérêt, de faire parler d'elles, d’avoir été manipulées, de vouloir se venger ou de rechercher des bénéfices financiers.. L'auteur des agressions, souvent un proche ou une personne connue de la victime est en général considéré comme innocent, victime d'une machination que la victime aurait mise en place, d’une incompréhension. La victime n'aurait pas compris qu'il s'agissait d'un jeu, d'humour, ou qu'il était tout simplement amoureux, victime de ses pulsions : « il est comme ça, tu sais bien ! il a des pulsions », « la victime l'a certainement provoqué », « il avait bu, il ne s'est pas rendu compte, il n'a pas compris que la victime n'était pas consentante… ». De plus, il bénéficie des symptômes psychotraumatiques présentés par la victime à la fois pour se disculper (« de toutes façons, elle est folle, incohérente, pas crédible,…etc. ») mais aussi pour agresser en toute sécurité, les victimes étant sidérées, dans un état d’anesthésie émotionnelle, avec un sentiment d’irréalité et des troubles mnésiques.
Pourtant 16% des femmes ont subi dans leur vie un viol ou une tentative de viol (59% avant 18 ans, l'âge moyen pour les mineures étant de 9 ans !), 5% des hommes ont subis des viols ou des tentatives de viols dans leur vie (67% avant 18 ans), bulletin de l’INED 2008 à télécharger, 3% des français déclarent avoir été victimes d'inceste enquête AIVI-IPSOS 2010 à télécharger. Suivant les études et les pays les violences sexuelles toucheraient entre 20 à 30 % des personnes au cours de leur vie. Une étude canadienne a montré que 40% des femmes ayant un handicap physique vivront au moins une agression sexuelle au cours de leur vie. De 39 à 68 % des femmes présentant une déficience intellectuelle seront victimes d’au moins une agression sexuelle avant l’âge de 18 ans.
Les violences sexuelles sont graves : elles ont le triste privilège de partager avec les tortures le palmarès des violences qui ont les conséquences les plus durables et les plus importantes sur la santé psychique et physique. Elles peuvent faire courir un risque vital et elles sont responsables d'une atteinte à l'intégrité physique et psychique des victimes. Elles font partie de traumatismes qui sont à l'origine des plus forts pourcentages de troubles psychotraumatiques tels que les états de stress post-traumatiques (ESPT) : 80 % des victimes de viols et 60 % de victimes d'agressions sexuelles peuvent présenter des troubles psychotraumatiques (contre 24 % des victimes de traumatismes en général, Astin et Breslau). Ces troubles psychotraumatiques s'installent dans la durée, souvent sur toute la vie si les victimes ne bénéficient pas de prises en charge spécialisée. Particulièrement quand elles ont été commises sur des enfants lors d'inceste, elles ont un impact catastrophique sur la santé physique et psychique des victimes, sur leur personnalité, et sur leur vie sociale, scolaire, professionnelle, personnelle, familiale et amoureuse. Tout comme la torture, la dégradation, l'humiliation, l'atteinte à la dignité humaine génèrent chez les victimes un sentiment de mort psychique, elles se perçoivent comme des survivantes et même comme des « mortes vivantes », leur vie devient un enfer.
Pourquoi ces violences, pourquoi ce déni ? Dans nos sociétés le sexisme, le racisme, les abus de pouvoir, les discriminations vis à vis des plus faibles et des plus dépendants (enfants, handicapés, malades, personnes très âgées) sont loin d'avoir disparu et ont encore de beaux jours devant eux ! Des personnes s'étant proclamées dominantes mettent continuellement en scène une supériorité construite de toute pièce. Il s'agit d'une véritable escroquerie intellectuelle qui réifie des catégories de personnes déclarées comme inférieures, dédiées au bien-être des dominants, servant à alimenter leur toute-puissance et à traiter leurs angoisses et leurs frustrations. Les hommes dominants auront des femmes à leur disposition, les adultes dominants auront des enfants à leur disposition, les employeurs dominants auront des travailleurs à leur disposition, les riches dominants auront des pauvres à leur disposition, les blancs dominants auront des noirs à leur disposition, les soignants dominants auront des malades et des handicapés à leur disposition, etc. Mais pour maquiller ces violences, la domination est présentée comme une nécessité pour le bien de ceux qui en sont victimes. « C'est pour mieux te protéger mon enfant ! ». Aussi les concepts humains fondamentaux tels que l'Amour, la Famille, la Patrie, le Travail, l'Éducation, la Santé vont être utilisés de façon perverse et justifier toutes les violences avec le « c'est pour ton Bien » dénoncé par Alice Miller.
La violence est avec le mensonge et la mise en scène un instrument indispensable pour faire perdurer les inégalités, et elle est un instrument formidable pour soumettre et réduire en esclavage les personnes décrétées « inférieures », en portant atteinte à l'intégrité et à la dignité des personnes qui la subissent, et en générant des troubles qui vont les « paralyser et robotiser ». Personne n'y retrouvera à dire, ni ne tentera de protéger ces victimes puisqu'elles sont faites pour cela. Mais la violence est aussi pour celui qui la commet une drogue, un puissant anesthésique émotionnel, indispensable pour échapper à des émotions (peur, angoisses, très souvent liées à une mémoire traumatique, honte, culpabilité) qui sinon seraient un frein puissant à la possibilité de transgresser, de mentir et d'être violent.
Pour alimenter une anesthésie émotionnelle permettant une toute puissance, la violence sexuelle est de loin la violence la plus efficace et la moins risquée. Elle n'a rien à voir avec un désir sexuel ni avec des pulsions sexuelles, elle est une arme très efficace pour détruire et dégrader l'autre, le réduire à l'état d'objet et se soulager de tensions.
Ce sont donc les victimes de violences sexuelles qui vont subir les plus grandes injustices : les victimes traumatisées subissent des injustices en cascade : injustice d'être des victimes innocentes d'une violence aveugle, piégées dans une histoire qui ne les concerne pas (c’est l’agression sexuelle qui est un délit, le viol qui est un crime, pas le fait d’être court vêtue ou d’entrer dans la chambre d’un homme !) ; injustice d'être victimes d'une société qui les expose doublement, d'une part en créant un contexte inégalitaire qui permet à des agresseurs d'utiliser leur position dominante pour les instrumentaliser, et d'autre part en ne mettant pas tous les moyens politiques en œuvre pour lutter contre les violences ; victimes de leur entourage qui ne veut ni voir, ni savoir, ni entendre, ni dénoncer ce qu'elles subissent dans l'intimité d'une famille, d'un couple, d'une relation ou dans l'espace clos d'un travail, d'une institution ; victimes de toute une maltraitance commise par des professionnels censés les protéger, leur venir en aide, leur rendre justice et les soigner, qui souvent ne les croient pas, banalisent les violences et sous-estiment le danger qu'elles courent et les conséquences qu'elles subissent, par manque de formation surtout, mais aussi par négligence et manque d'empathie ; victimes de l'injustice désespérante de voir des agresseurs bénéficier dans l'immense majorité des cas d'une impunité totale, faute d'être dénoncés, d’être mis en examen, d’être déférés devant un tribunal ou d’être condamnés par une justice encore trop parasitée par de nombreuses idées reçues sur les victimes et les violences, et qui méconnaît de nombreux indices et de nombreuses preuves médicales, les agresseurs pouvant alors continuer à exercer des violences en toute tranquillité ; victimes de l'injustice d'être celles qui en fin de compte se retrouvent condamnées à souffrir, à se battre et à devoir se justifier sans cesse, à supporter mépris, critiques et jugements, à entendre des discours moralisateurs et culpabilisants pour des symptômes que personne ne pense à relier aux violences.
Il est essentiel de reconnaître, de protéger, d'accompagner et de soigner les victimes de violences sexuelles pour éviter des vies fracassées, il est tout aussi essentiel de lutter contre toutes les inégalités, mais nous sommes encore loin de compte… La violence, utilisée comme une drogue pour s'anesthésier et s'auto-traiter, génère de la violence dans un processus sans fin. L'ONU en 2010 a souligné qu'un des principaux risques de subir et de commettre des violences sexuelles est d'avoir subi des violences dans l'enfance. Protéger les victimes, traiter les agresseur est le meilleur moyen pour sortir de ce cercle infernal. (cf l'article de Muriel Salmona : Lutter contre les violences passe avant tout par la protection des victimes, et la campagne 2011 de l'association sur Violences et Soins et sa pétition à signer
Le Bureau de l'Association
Dre Muriel Salmona
Psychiatre - Psychotraumatologue
Responsable de l'Antenne 92 de l'Institut de Victimologie
Présidente de l'Association Mémoire Traumatique et Victimologie
Sokhna Fall, Ethnologue, victimologue, thérapeute familiale
Vice-présidente de l'association Mémoire Traumatique et Victimologie
Dre Judith Trinquart, Médecin légiste
Secrétaire générale de l'association Mémoire Traumatique et Victimologie
Dr Jean-Pierre Salmona, Cardiologue
Trésorier de l'association Mémoire Traumatique et Victimologie